Philosophie · Terminale

La justice

Pas de panique ! On va te donner l'essentiel pour comprendre la justice en partant de ce que tu sais déjà. Avant de plonger, on va réactiver trois repères indispensables : savoir distinguer un fait et une valeur, comprendre ce qu'est une loi, et l'idée d'égalité. Avec ça, tu vas pouvoir dégager les trois grands sens du mot « justice » et démarrer sur les chapeaux de roues.

Les trois sens du mot « justice »

Le mot « justice » peut désigner trois réalités différentes. Retiens-les bien :

  1. La justice comme institution : l'ensemble des tribunaux, des juges, des lois. C'est la justice qui « rend la justice ». Exemple : le tribunal correctionnel.
  2. La justice comme légalité : est juste ce qui est conforme à la loi. C'est le sens le plus courant. Exemple : respecter le Code de la route, c'est être juste (légal).
  3. La justice comme idéal moral (légitimité) : c'est un idéal du juste qui permet de juger les lois elles-mêmes. Une loi peut être légale mais injuste si elle ne respecte pas cet idéal. Exemple : les lois ségrégationnistes aux États-Unis étaient légales mais jugées injustes au nom d'une idée supérieure de la justice.

À retenir absolument : la distinction entre légalité (conforme au droit positif) et légitimité (conforme à un idéal de justice) est le cœur de la réflexion philosophique sur la justice. Tout l'enjeu est là : peut-on critiquer une loi au nom de la justice ?

INSTITUTION Tribunaux, juges, lois « La justice tranche les conflits » LÉGALITÉ Conformité à la loi « Est juste ce qui est légal » = droit positif LÉGITIMITÉ Idéal moral du juste « Une loi peut être légale mais injuste » = droit naturel écart

À toi de jouer

1. Associe chaque situation au sens de la justice qu'elle illustre.

1. Un juge condamne un voleur. → justice comme
2. Respecter la limitation de vitesse. → justice comme
3. Juger qu'une loi est injuste parce qu'elle ne respecte pas la dignité humaine. → justice comme

Choix possibles : institution / légalité / légitimité.
Corrigé
1. Un juge condamne un voleur. → justice comme institution
2. Respecter la limitation de vitesse. → justice comme légalité
3. Juger qu'une loi est injuste parce qu'elle ne respecte pas la dignité humaine. → justice comme légitimité

Explication : Le premier cas renvoie à l'appareil judiciaire, le deuxième au respect du droit positif, le troisième à un idéal qui dépasse la loi.
2. Complète la phrase suivante en choisissant le bon mot :
« Une loi peut être (conforme à la loi) sans être (conforme à un idéal de justice). »

Options : légale / légitime.
Corrigé
« Une loi peut être légale (conforme à la loi) sans être légitime (conforme à un idéal de justice). »

C'est la distinction centrale entre légalité et légitimité.
3. Vrai ou faux ?
La justice comme institution désigne l'ensemble des règles morales qu'une société se donne.

Justifie en une phrase.
Corrigé
Faux. La justice comme institution désigne l'appareil judiciaire (tribunaux, juges, lois), pas directement les règles morales. C'est l'organisation chargée de trancher les conflits et d'appliquer le droit.

Ah, tu te souviens des trois sens du mot justice ? Maintenant on va structurer tout ça avec une méthode pas à pas pour ne plus jamais confondre légal et légitime, et pour comprendre ce qu'Aristote nous apprend sur la justice comme égalité. C'est plus facile que ça en a l'air, on y va ensemble.

La méthode pour analyser la justice

  1. Identifie le sens du mot « justice » dans le contexte : s'agit-il de l'institution, de la légalité ou de la légitimité ?
  2. Repère si on parle de légalité (droit positif) ou de légitimité (idéal de justice) : la question est alors de savoir si l'on se contente de décrire ce que dit la loi ou si on la juge au nom d'une norme supérieure.
  3. Si une situation de partage ou d'échange est en jeu, pense aux distinctions d'Aristote :
    - Justice distributive : répartition des richesses, des honneurs. Principe : égalité proportionnelle (à chacun selon son mérite).
    - Justice corrective : réparation des torts dans les échanges. Principe : égalité arithmétique (on rétablit l'équilibre sans regarder le mérite).
Justice distributive A B C Parts proportionnelles au mérite Justice corrective A + B Échange rétabli à l'identique (arithmétique)

Légal et légitime : ne plus confondre

La distinction est cruciale :

  • Le droit positif : l'ensemble des lois en vigueur dans un pays à un moment donné. Ce qui est légal, c'est ce qui est conforme à ce droit.
  • Le droit naturel (ou l'idéal de justice) : une norme supérieure, indépendante des conventions humaines, qui permet de juger le droit positif. On parle alors de légitimité.

Exemple : sous l'Apartheid, les lois ségrégationnistes étaient légales (droit positif) mais profondément illégitimes (contraires à la justice).

À toi de jouer

1. Pour chaque situation, coche le type de justice dont il s'agit (distributive ou corrective).

1. Le gouvernement fixe les impôts en fonction des revenus.
→ Justice
2. Un accident de voiture : le responsable dédommage la victime.
→ Justice
3. Une bourse au mérite est attribuée aux meilleurs élèves.
→ Justice
Corrigé
1. Justice distributive (répartition selon le mérite/les revenus).
2. Justice corrective (réparation d'un dommage).
3. Justice distributive (récompense selon le mérite).
2. Complète le texte suivant avec les mots qui conviennent :
« Dans l'égalité (utilisée par la justice distributive), on attribue des parts différentes selon le mérite. Dans l'égalité (utilisée par la justice corrective), on rétablit un équilibre sans tenir compte du mérite. »

Mots proposés : proportionnelle / arithmétique.
Corrigé
« Dans l'égalité proportionnelle (utilisée par la justice distributive), on attribue des parts différentes selon le mérite. Dans l'égalité arithmétique (utilisée par la justice corrective), on rétablit un équilibre sans tenir compte du mérite. »
3. Explique en une phrase pourquoi une loi peut être légale sans être légitime. Donne un exemple.
Corrigé
Une loi est légale si elle est conforme au droit positif, mais elle peut être jugée illégitime au nom d'un idéal de justice supérieur. Exemple : les lois raciales sous le régime de Vichy étaient légales, mais contraires aux principes de dignité humaine, donc illégitimes.

Allez, on muscle ta capacité à distinguer justice distributive et justice corrective. Voici cinq mini-cas, presque identiques dans leur forme. À chaque fois, tu dois indiquer de quel type de justice il s'agit. Remplis la phrase, et on corrige ensemble. C'est du rodage, ça va devenir automatique.

À toi de jouer

1. L'État répartit les subventions aux associations en fonction de leur nombre d'adhérents.
Cette situation relève de la justice .
Corrigé
L'État répartit les subventions aux associations en fonction de leur nombre d'adhérents.
Cette situation relève de la justice distributive.

Explication : il s'agit d'une répartition proportionnelle à un critère de mérite (la taille de l'association), typique de la justice distributive.
2. Un commerçant rembourse un client pour un produit défectueux.
Cette situation relève de la justice .
Corrigé
Un commerçant rembourse un client pour un produit défectueux.
Cette situation relève de la justice corrective.

Explication : il s'agit de rétablir l'équilibre entre les parties dans un échange, sans égard au mérite, donc justice corrective.
3. Lors d'une promotion, une entreprise attribue des augmentations plus importantes aux employés les plus performants.
Cette situation relève de la justice .
Corrigé
Lors d'une promotion, une entreprise attribue des augmentations plus importantes aux employés les plus performants.
Cette situation relève de la justice distributive.

Explication : la répartition des hausses de salaire est proportionnelle au mérite (performance), c'est de la justice distributive.
4. Après une bagarre, le fautif doit payer les frais médicaux de la victime.
Cette situation relève de la justice .
Corrigé
Après une bagarre, le fautif doit payer les frais médicaux de la victime.
Cette situation relève de la justice corrective.

Explication : il faut réparer le préjudice subi, on rétablit l'égalité arithmétique entre les deux individus.
5. Une mairie distribue des logements sociaux en priorité aux familles les plus modestes.
Cette situation relève de la justice .
Corrigé
Une mairie distribue des logements sociaux en priorité aux familles les plus modestes.
Cette situation relève de la justice distributive.

Explication : l'attribution se fait selon un critère (les besoins), c'est une répartition proportionnée, donc distributive.

Te voilà paré pour des exercices type contrôle. On va mobiliser tout ce qu'on a vu : les trois sens de la justice, la tension légal/légitime, les distinctions d'Aristote, et même la question de la force. Certains exercices te demanderont d'analyser un texte, d'autres de construire une réflexion. C'est le moment de montrer que tu maîtrises.

À toi de jouer

1. Analyse le texte suivant : « Le juste et l'injuste ne sont nullement des qualités intrinsèques des actions, mais des dénominations que leur donnent les lois. » (Thomas Hobbes)
1. À quel sens de la justice ce passage renvoie-t-il principalement ?
2. Quelle distinction philosophique fondamentale est ici niée ?
3. Quel contre-argument peut-on opposer à une telle position ? Appuie-toi sur un exemple.
Corrigé
1. Ce passage renvoie à la justice comme légalité : est juste ce que la loi déclare tel. Pour Hobbes, il n'y a pas de justice en dehors de la loi positive.
2. La distinction niée est celle entre légalité et légitimité. Hobbes refuse l'idée d'un idéal de justice indépendant du droit positif (droit naturel).
3. On peut opposer l'expérience des lois injustes : même légales, des lois peuvent heurter notre sens de la justice, comme les lois ségrégationnistes aux États-Unis ou les lois raciales nazies. Cela montre que nous possédons une mesure du juste qui transcende le droit positif, et qui permet de le critiquer.
2. Compare la justice distributive et la justice corrective selon Aristote. Pour chacune, précise le type d'égalité mise en œuvre et donne un exemple concret.
Corrigé
La justice distributive concerne la répartition des biens et des honneurs dans la cité. Elle repose sur une égalité proportionnelle (ou géométrique) : chacun reçoit des parts différentes, mais proportionnées à son mérite. Exemple : des impôts progressifs selon le revenu.
La justice corrective règle les échanges et répare les torts entre particuliers. Elle repose sur une égalité arithmétique : on rétablit l'équilibre sans considération du mérite des personnes. Exemple : un voleur doit rendre exactement ce qu'il a dérobé, ni plus ni moins.
3. La justice n'est-elle qu'un nom donné à la force du plus fort ? Tu construiras une réponse argumentée en t'appuyant sur les positions de Thrasymaque (tel que Platon le met en scène) et de Pascal.
Corrigé
Thrasymaque, dans la République de Platon, affirme que « le juste n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort » : la justice ne serait qu'un masque des intérêts des puissants, les lois étant faites à leur avantage.
Pascal, dans les Pensées, formule autrement la difficulté : « ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ». Il souligne que la force tend à se faire passer pour juste, brouillant la frontière entre droit et puissance.
Cependant, ces thèses sont critiquables : notre capacité à juger des lois injustes montre que nous ne réduisons pas le juste au seul fait de la force. L'existence d'idéaux de justice (droit naturel, légitimité) permet de résister à la réduction cynique du juste au pouvoir. La justice peut donc être pensée comme un idéal critique qui dépasse les rapports de force, même si elle est toujours menacée d'être confisquée par ceux-ci.
4. Explique en quoi l'équité peut corriger la justice légale. Illustre ton propos par un exemple.
Corrigé
La loi est générale et ne peut prévoir tous les cas particuliers. L'équité consiste à adapter la règle à la situation concrète pour éviter une injustice. Aristote montre qu'elle est un correctif de la justice légale lorsque celle-ci est déficiente en raison de sa généralité. Exemple : une loi interdit de laisser divaguer des animaux sur la voie publique ; l'appliquer à un chien d'aveugle sauveur serait injuste en raison des circonstances. Le juge peut alors tempérer la loi par l'équité.
5. Parmi ces situations, distingue celles qui relèvent d'un problème de légalité et celles qui relèvent d'un problème de légitimité. Justifie chaque réponse.
- Un citoyen conteste une contravention car le panneau était masqué.
- Des manifestants dénoncent une loi restreignant la liberté de la presse comme liberticide.
Corrigé
- La contestation de la contravention est un problème de légalité : il s'agit de vérifier si l'application de la règle de droit est correcte (le panneau était-il visible ?). On ne remet pas en cause la légitimité de la règle elle-même.
- La dénonciation de la loi sur la presse est un problème de légitimité : les manifestants critiquent la loi au nom d'un principe supérieur (la liberté), ils jugent qu'elle est injuste indépendamment de sa validité légale.

Maintenant que tu maîtrises les bases, on pousse le curseur un peu plus loin. On va toucher du doigt ce que tu pourrais étudier en philosophie politique l'an prochain (en prépa ou en licence). On explore la tension entre justice et force avec Pascal et on ouvre une fenêtre sur la pensée de John Rawls, figure majeure de la philosophie contemporaine de la justice. Prêt à prendre de l'avance ?

À toi de jouer

1. « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » (Pascal, Pensées)
1. Explique cette citation en explicitant le paradoxe qu'elle recèle.
2. En quoi cette idée éclaire-t-elle la fragilité de la distinction entre légalité et légitimité ?
3. Propose une solution pour éviter que la justice ne soit confondue avec la force.
Corrigé
1. Pascal souligne un constat amer : la justice sans force est impuissante, car elle ne peut se faire respecter. À l'inverse, la force sans justice est brutale mais efficace. L'issue trouvée est de donner l'apparence de la justice à la force : on légitime la force en la présentant comme juste. Le paradoxe est que la justice véritable devrait être forte par elle-même, mais dans les faits, c'est la force qui se pare de justice.
2. Cela montre la fragilité de la distinction : le droit positif (ce qui est légal) peut n'être que l'expression d'un rapport de forces historiques déguisé en nécessité juste. La légitimité est alors instrumentalisée par les puissants. Mais inversement, cette lucidité doit nous pousser à maintenir l'exigence d'une justice comme idéal critique.
3. Pour éviter cette confusion, on peut instaurer des contre-pouvoirs et faire reposer la loi sur une délibération collective visant l'intérêt commun (et non l'intérêt des plus forts). La démocratie, l'éducation citoyenne et la reconnaissance de droits fondamentaux sont des remparts.
2. John Rawls, philosophe américain du XXe siècle, propose de penser la justice comme équité. Imagine une société dont les principes de justice seraient choisis sous un « voile d'ignorance » (chacun ignore quelle sera sa position sociale). Quels principes de justice distributive te sembleraient alors les plus justes ? Explique en quoi cela prolonge et renouvelle les analyses d'Aristote.
Corrigé
Sous un voile d'ignorance, les individus, ne sachant pas s'ils seront riches ou pauvres, choisiraient des principes qui garantissent à chacun les mêmes libertés de base et une répartition des avantages qui profite d'abord aux plus défavorisés. Cela correspond aux deux principes de Rawls : 1) égalité des libertés fondamentales, 2) inégalités socio-économiques admises seulement si elles sont attachées à des positions ouvertes à tous et si elles bénéficient aux plus désavantagés (principe de différence).
Ce prolongement renouvelle Aristote en combinant égalité proportionnelle (par exemple, rétributions selon le mérite) et exigence d'équité sociale. Là où Aristote insiste sur la proportionnalité selon le mérite, Rawls introduit une condition forte d'amélioration du sort des plus mal lotis, réaffirmant ainsi la dimension morale de la justice distributive.
3. Propose une problématique (question centrale) qui permettrait d'articuler les notions de justice, de force et de droit naturel. Rédige une introduction de dissertation (amorce, définition des termes, problématique, annonce de plan) sur ce thème.
Corrigé
Problématique possible : La justice peut-elle se passer de la force sans pour autant se confondre avec elle ?
Introduction rédigée :
« La justice est souvent représentée tenant une balance et un glaive : la balance pour peser le droit, le glaive pour imposer le respect. La force semble ainsi nécessaire à la justice. Pourtant, l'expérience montre que la force tend à se faire passer pour juste, au risque de confondre le droit et la puissance. Dès lors, comment fonder la justice sans la réduire à la force du plus fort ? Si la justice a besoin de la force pour être effective, ne court-elle pas toujours le danger de n'être que le masque de rapports de force ? Nous verrons d'abord que la force paraît indispensable à la réalisation de la justice, puis nous montrerons que la justice ne saurait s'y réduire sans s'anéantir, avant d'examiner la possibilité d'un fondement de la justice dans un droit naturel qui résiste à la force. »