Contrôle bientôt, chapitre jamais ouvert, et pourtant tu vas t'en sortir. Ce chapitre répond à une seule question toute bête : j'ai fait un sondage, à quel point je peux faire confiance au chiffre que j'obtiens ? On se limite au strict nécessaire, tranquillement.
Les 3 mots à connaître avant tout
Trois notions à avoir en tête, pas une de plus.
- Proportion $p$ : le vrai pourcentage dans toute la population (par exemple la vraie part de gens qui votent « oui »). On ne la connaît pas : c'est justement ce qu'on cherche.
- Fréquence $f$ (ou $f_n$) : le pourcentage observé sur ton échantillon de $n$ personnes, soit $f = \dfrac{\text{nombre de cas favorables}}{n}$.
- Taille $n$ : le nombre de personnes interrogées.
L'idée centrale : $f$ change d'un sondage à l'autre (c'est le hasard), donc $f$ n'est pas exactement $p$ — mais il n'en est pas loin dès que $n$ est grand.
L'essentiel et les formules à retenir
Deux résultats suffisent pour un contrôle d'introduction.
1. On sait de combien $f$ peut s'écarter de $p$. C'est l'inégalité de concentration :
$P(|f_n - p| \ge \varepsilon) \le \dfrac{1}{4n\varepsilon^2}$
En clair : la probabilité que la fréquence observée s'éloigne de la vraie proportion de plus de $\varepsilon$ est petite, et d'autant plus petite que $n$ est grand.
2. On enferme $p$ dans une fourchette. Dès que $n \ge 30$, l'intervalle de confiance à 95 % est :
$\text{IC}_{95\%} = \left[\, f - \dfrac{1}{\sqrt{n}} \;;\; f + \dfrac{1}{\sqrt{n}} \,\right]$
Traduction : dans environ 95 sondages sur 100, la vraie proportion $p$ tombe dans cette fourchette.
Un exemple fait en entier
Énoncé. Un sondage sur $n = 400$ personnes donne $62\%$ de « oui », soit $f = 0{,}62$. Donne une fourchette à 95 % pour la vraie proportion $p$.
Étape 1 — on vérifie que $n \ge 30$ : ici $n = 400$, c'est bon.
Étape 2 — on calcule la demi-largeur $\dfrac{1}{\sqrt{n}}$ :
$\dfrac{1}{\sqrt{400}} = \dfrac{1}{20} = 0{,}05$
Étape 3 — on écrit la fourchette $[\,f - 0{,}05 \;;\; f + 0{,}05\,]$ :
$\text{IC}_{95\%} = [\,0{,}62 - 0{,}05 \;;\; 0{,}62 + 0{,}05\,] = [\,0{,}57 \;;\; 0{,}67\,]$
Conclusion. On estime, au niveau de confiance 95 %, que la vraie proportion $p$ est comprise entre $0{,}57$ et $0{,}67$.
Ah oui, la fréquence qui gigote autour de la vraie proportion, ça te revient. On reprend tout proprement, du vocabulaire jusqu'à la méthode complète — cette fois tu vas comprendre pourquoi ça marche, pas seulement l'appliquer.
Le vocabulaire, au propre
On étudie un caractère (pour ou contre, défectueux ou non...) dans une grande population. La part réelle de ce caractère est la proportion $p$, en général inconnue.
On prélève un échantillon de taille $n$. Chaque individu est modélisé par une variable de Bernoulli : $X_i = 1$ si le caractère est présent (avec la probabilité $p$), $X_i = 0$ sinon.
La fréquence observée est $f_n = \dfrac{X_1 + X_2 + \cdots + X_n}{n}$. C'est une variable aléatoire : elle change d'un échantillon à l'autre, c'est la fluctuation d'échantillonnage.
Deux objets à ne surtout pas confondre :
- Intervalle de fluctuation : $p$ est connu, et on encadre la fréquence $f_n$ à venir.
- Intervalle de confiance : $p$ est inconnu, et on l'estime à partir de la fréquence $f$ déjà observée. C'est notre situation ici.
De Bienaymé-Tchebychev à la concentration
Le point de départ est l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev : pour une variable aléatoire $X$ d'espérance $\mu$ et de variance $\sigma^2$, et pour tout $\varepsilon > 0$,
$P(|X - \mu| \ge \varepsilon) \le \dfrac{\sigma^2}{\varepsilon^2}$
On l'applique à $f_n$. Il faut deux ingrédients :
- Son espérance : $E(f_n) = p$ (en moyenne, la fréquence tombe juste).
- Sa variance : $\text{Var}(f_n) = \dfrac{p(1-p)}{n}$.
Or la fonction $p \mapsto p(1-p)$ atteint son maximum $\dfrac{1}{4}$ en $p = \dfrac{1}{2}$ (voir la courbe). Donc, quelle que soit la valeur de $p$ :
$\text{Var}(f_n) = \dfrac{p(1-p)}{n} \le \dfrac{1}{4n}$
En remplaçant dans Bienaymé-Tchebychev, on obtient l'inégalité de concentration :
$P(|f_n - p| \ge \varepsilon) \le \dfrac{\text{Var}(f_n)}{\varepsilon^2} \le \dfrac{1}{4n\varepsilon^2}$
Retiens le sens : plus $n$ grandit, plus $f_n$ se concentre autour de $p$.
L'intervalle de confiance à 95 %, pas à pas
Quand $n \ge 30$, on estime $p$ par la fourchette :
$\text{IC}_{95\%} = \left[\, f - \dfrac{1}{\sqrt{n}} \;;\; f + \dfrac{1}{\sqrt{n}} \,\right]$
La méthode tient en quatre gestes :
- Calculer la fréquence observée $f = \dfrac{\text{effectif favorable}}{n}$.
- Calculer la demi-largeur $\delta = \dfrac{1}{\sqrt{n}}$.
- Écrire $\text{IC}_{95\%} = [\,f - \delta \;;\; f + \delta\,]$.
- Conclure par une phrase : « on estime au niveau 95 % que $p \in [\,f - \delta \;;\; f + \delta\,]$ ».
Exemple. Avec $f = 0{,}62$ et $n = 400$ : $\delta = \dfrac{1}{\sqrt{400}} = 0{,}05$, d'où $\text{IC}_{95\%} = [\,0{,}57 \;;\; 0{,}67\,]$.
Sens exact du « 95 % ». Si on refaisait le sondage un grand nombre de fois, environ 95 % des intervalles ainsi construits contiendraient la vraie proportion $p$. Ce n'est donc pas une certitude sur ce sondage précis.
On enfile le survêt et on refait les gestes ensemble. Je rédige tout, ligne par ligne, comme si on était côte à côte devant la copie. Rien à faire seul ici : tu regardes le déroulé et tu le retiens.
Ensemble — majorer une probabilité d'écart
Énoncé. On interroge $n = 400$ personnes. Majore la probabilité que la fréquence observée s'écarte de la vraie proportion de plus de $\varepsilon = 0{,}1$.
On relit la formule de concentration, puis on repère nos données : $n = 400$ et $\varepsilon = 0{,}1$.
$P(|f_{400} - p| \ge 0{,}1) \le \dfrac{1}{4 \times 400 \times (0{,}1)^2}$
On calcule le dénominateur morceau par morceau. D'abord $(0{,}1)^2 = 0{,}01$.
Puis $4 \times 400 \times 0{,}01 = 1600 \times 0{,}01 = 16$.
$P(|f_{400} - p| \ge 0{,}1) \le \dfrac{1}{16} = 0{,}0625$
Conclusion. La probabilité d'un écart d'au moins $0{,}1$ (soit 10 points) est majorée par $6{,}25\%$. Note bien : c'est un majorant, la vraie probabilité est en réalité plus petite.
Ensemble — construire un intervalle de confiance
Énoncé. Sur $n = 900$ personnes interrogées, $468$ répondent « oui ». Donne l'intervalle de confiance à 95 % de la proportion $p$.
Geste 1 — la fréquence observée : $f = \dfrac{468}{900} = 0{,}52$.
Geste 2 — on vérifie $n \ge 30$ : $900 \ge 30$, feu vert.
Geste 3 — la demi-largeur : $\delta = \dfrac{1}{\sqrt{900}} = \dfrac{1}{30} \approx 0{,}033$.
Geste 4 — la fourchette : $\text{IC}_{95\%} = [\,0{,}52 - 0{,}033 \;;\; 0{,}52 + 0{,}033\,] \approx [\,0{,}487 \;;\; 0{,}553\,]$.
Conclusion. On estime au niveau 95 % que $p \in [\,0{,}487 \;;\; 0{,}553\,]$. Comme $0{,}5$ est dans l'intervalle, on ne peut pas trancher entre majorité et minorité.
Ensemble — l'effet de la taille $n$
Énoncé. Avec $\varepsilon = 0{,}1$ fixé, compare le majorant de concentration pour $n = 400$ puis pour $n = 1600$.
Pour $n = 400$, on l'a déjà : $\dfrac{1}{4 \times 400 \times 0{,}01} = \dfrac{1}{16} = 0{,}0625$.
Pour $n = 1600$, on refait le calcul : $4 \times 1600 \times 0{,}01 = 64$, donc le majorant vaut $\dfrac{1}{64} \approx 0{,}0156$.
En multipliant $n$ par $4$, le majorant est divisé par $4$ (et pas par $16$).
À retenir. Dans $\dfrac{1}{4n\varepsilon^2}$, le $n$ est à la puissance $1$ : le majorant est proportionnel à $\dfrac{1}{n}$. C'est cohérent avec la demi-largeur de l'IC en $\dfrac{1}{\sqrt{n}}$ : pour diviser la largeur par $2$, il faut multiplier $n$ par $4$.
Niveau contrôle, pour de vrai. Ici on ne se contente plus d'appliquer : on soigne la rédaction, on interprète, et on esquive les pièges que le correcteur adore tendre. Deux problèmes complets, façon sujet de bac.
Problème type — un sondage électoral
Énoncé. Un institut interroge $1000$ personnes : $480$ déclarent voter pour le candidat A. (a) Donne l'intervalle de confiance à 95 % de la proportion $p$ de ses électeurs. (b) Peut-on affirmer qu'il sera élu (plus de 50 %) ?
(a) Fréquence observée : $f = \dfrac{480}{1000} = 0{,}48$.
Condition $n \ge 30$ vérifiée, car $n = 1000$.
Demi-largeur : $\delta = \dfrac{1}{\sqrt{1000}} \approx 0{,}0316$.
$\text{IC}_{95\%} = [\,0{,}48 - 0{,}0316 \;;\; 0{,}48 + 0{,}0316\,] \approx [\,0{,}448 \;;\; 0{,}512\,]$.
(b) La valeur $0{,}5$ appartient à l'intervalle $[\,0{,}448 \;;\; 0{,}512\,]$. On ne peut donc pas conclure : au niveau 95 %, la vraie proportion peut être en dessous comme au-dessus de $50\%$. Le sondage ne permet pas d'annoncer l'élection.
Ce que le correcteur attend : la fréquence explicitement calculée, la vérification de $n \ge 30$, l'intervalle avec ses deux bornes, et surtout une interprétation qui répond à la question posée (ici, « $0{,}5$ est dans l'IC, donc on ne tranche pas »).
Problème type — choisir la taille de l'échantillon
Énoncé. On veut garantir $P(|f_n - p| \ge 0{,}05) \le 0{,}05$. Quelle taille $n$ suffit, d'après l'inégalité de concentration ?
On part de la majoration $P(|f_n - p| \ge 0{,}05) \le \dfrac{1}{4n \times (0{,}05)^2}$.
Il suffit d'imposer que ce majorant soit sous $0{,}05$ : $\dfrac{1}{4n \times (0{,}05)^2} \le 0{,}05$.
On calcule $4 \times (0{,}05)^2 = 4 \times 0{,}0025 = 0{,}01$. L'inégalité devient $\dfrac{1}{0{,}01\,n} \le 0{,}05$.
On isole $n$ : $0{,}01\,n \ge \dfrac{1}{0{,}05} = 20$, donc $n \ge \dfrac{20}{0{,}01} = 2000$.
Conclusion. Un échantillon de $n = 2000$ personnes suffit pour garantir cette précision. C'est un seuil prudent : dans les faits, une taille plus petite donnerait déjà ce résultat, car on a majoré la variance par $\dfrac{1}{4n}$.
Les pièges classiques du correcteur
- IC à 95 % $\neq$ certitude. Que $p$ soit hors de l'intervalle arrive dans environ 5 % des sondages : ce n'est pas une contradiction, c'est prévu par la définition.
- Oublier la condition $n \ge 30$. Sans elle, la formule de l'IC n'est pas justifiée : vérifie-la et écris-le.
- Le $n$ n'est pas au carré. C'est bien $\dfrac{1}{4n\varepsilon^2}$, surtout pas $\dfrac{1}{4n^2\varepsilon^2}$.
- Fluctuation contre confiance. Intervalle de fluctuation : $p$ connu. Intervalle de confiance : $p$ inconnu, estimé par $f$. Ne mélange pas les deux.
- Interpréter, pas seulement calculer. Un IC sans phrase de conclusion perd des points ; relie toujours le résultat à la question.
Tu as le contrôle en poche : offrons-nous un coup d'oeil par-dessus la clôture du programme. D'où sort ce $\dfrac{1}{\sqrt{n}}$, à quoi il se raccroche, et ce qui t'attend l'an prochain quand ces fourchettes deviendront de la vraie statistique inférentielle.
Le lien avec la loi des grands nombres
L'inégalité de concentration dit que $P(|f_n - p| \ge \varepsilon) \le \dfrac{1}{4n\varepsilon^2}$. Fais grandir $n$ vers l'infini, avec $\varepsilon$ fixé : le majorant tend vers $0$.
Autrement dit, la probabilité que $f_n$ s'écarte de $p$ devient aussi petite qu'on veut. C'est une version chiffrée de la loi des grands nombres : la fréquence observée se rapproche de la probabilité théorique quand l'échantillon grossit.
La demi-largeur de l'IC, $\dfrac{1}{\sqrt{n}}$, traduit la même idée côté estimation : plus $n$ est grand, plus la fourchette rétrécit, donc plus l'estimation de $p$ est précise (voir la courbe).
D'où vient vraiment le $\dfrac{1}{\sqrt{n}}$ ?
La formule de Terminale, $\delta = \dfrac{1}{\sqrt{n}}$, est une version simplifiée et prudente. L'intervalle de confiance à 95 % « exact », utilisé après le bac, s'écrit plutôt :
$\left[\, f - 1{,}96\,\sqrt{\dfrac{f(1-f)}{n}} \;;\; f + 1{,}96\,\sqrt{\dfrac{f(1-f)}{n}} \,\right]$
Pourquoi la version simple est-elle plus large, donc plus prudente ? On réutilise la majoration déjà vue $f(1-f) \le \dfrac{1}{4}$, soit $\sqrt{f(1-f)} \le \dfrac{1}{2}$. Alors :
$1{,}96\,\sqrt{\dfrac{f(1-f)}{n}} \le 1{,}96 \times \dfrac{1}{2} \times \dfrac{1}{\sqrt{n}} = \dfrac{0{,}98}{\sqrt{n}} \le \dfrac{1}{\sqrt{n}}$
La demi-largeur exacte est donc toujours inférieure à $\dfrac{1}{\sqrt{n}}$ : la fourchette du programme contient l'autre, elle ne peut pas être trop optimiste. Le coefficient $1{,}96$, lui, viendra de la loi normale, que tu croiseras après le lycée.
Ce qui t'attend l'an prochain
Ce chapitre est ta première porte vers la statistique inférentielle : deviner une caractéristique de toute une population à partir d'un simple échantillon.
- Théorème central limite : il explique pourquoi la fréquence $f_n$ suit approximativement une loi normale, et fait apparaître le fameux $1{,}96$.
- Autres niveaux de confiance : 90 %, 99 %... en changeant le coefficient, on choisit son compromis entre précision et sécurité.
- Tests d'hypothèses : au lieu d'estimer $p$, on décidera si une affirmation sur $p$ est crédible au vu des données.
Et tout repose sur les briques d'aujourd'hui : loi de Bernoulli, espérance, variance, et cette idée que le hasard, en grand nombre, devient prévisible.